Trente ans après, Bhopal tue toujours

Publié le par Socialisme libertaire

Un enfant de 11 ans dont la mère vit dans un bidonville près du site d'Union Carbide, exposée à l'eau contaminée. (Photo Reinhard Krause. Reuters)


La catastrophe industrielle la plus meurtrière de l’histoire a contaminé durablement les sols et la nappe phréatique.

«Réveillez-vous !»«Les voisins tapaient à la porte. Mais il était trop tard. Quand j’ai ouvert, j’ai vu le nuage blanc arriver, se souvient Rehana Bee, âgée de 16 ans à l’époque. Pendant toute la nuit, j’ai vomi. Mon ventre et mes yeux brûlaient, comme si on y avait mis le feu.» Pendant la journée du lendemain, le 3 décembre 1984, Rehana Bee vit ses deux parents et son frère de 3 ans mourir, intoxiqués par ces tonnes de gaz échappés de l’usine de pesticides d’Union Carbide, située à 300 mètres de leur quartier pauvre de JP Nagar.

La survie de Rehana tient du miracle. Mais le poison la suit toujours. Habillée d’une tunique verte qui lui couvre les cheveux, cette musulmane, qui a aujourd’hui 46 ans, boit un chai tiède. Elle est assise sur une natte dans la pièce unique de 9 m2 de sa maison, éclairée par un néon blafard. Rehana souffre depuis cette nuit-là de difficultés respiratoires, comme son mari qui a été forcé d’arrêter de travailler. Deux de ses six enfants, nés après la tragédie, sont aussi malades.

Javed, 24 ans, est allongé à côté d’elle, les yeux globuleux perdus dans le vide, la bouche ouverte à la recherche d’air. Ses poumons ne fonctionnent presque plus. Les médecins pensaient qu’il avait la tuberculose, et il a dû prendre jusqu’à 60 médicaments par jour, ce qui lui a affaibli les reins. Au bout de huit ans de traitement, ils n’ont pu expliquer ce qui lui a fait ainsi gonfler le ventre, les chevilles et l’entre-jambe, tout en le laissant sans force. «Je voulais être ingénieur, lâche-t-il dans un filet de voix, les yeux humides. Mais aujourd’hui, où sont passés ces rêves ?» Javed est décédé une semaine après cet entretien. Les associations de victimes pensent que son corps, déjà affaibli par l’héritage génétique de sa mère, a été intoxiqué par les eaux polluées du quartier, situé à moins d’un kilomètre de l’ancienne fabrique du pesticide Sevin.

Cricket. Trente ans après le drame, la catastrophe industrielle la plus meurtrière du monde continue à tuer. Cachés derrière un mur en partie effondré, les deux gigantesques bâtiments rouillés de l’usine Union Carbide se dressent au-dessus de Bhopal. L’accès au site de 25 hectares est interdit, mais seuls cinq gardes surveillent. La végétation l’a envahi et des paysannes viennent faire brouter leurs chèvres, les enfants le transforment en terrain de cricket. «Ce sol est hautement contaminé, s’alarme T.R. Chouhan, responsable de l’usine en 1984, aujourd’hui fonctionnaire pour le gouvernement régional. Vous avez de l’arsenic et du DDT, et quand il pleut, cela rentre dans le sol. Il faudrait barricader ce site comme si on y avait mené un essai nucléaire !»

Le même désastre, à plus grande échelle encore, se déroule à 400 mètres au nord de l’usine, là où Union Carbide a déversé ses déchets toxiques entre 1977 et 1984. La pluie a recouvert la terre contaminée pour faire naître un étang de plusieurs hectares. Des buffles se baignent dans ses eaux, des habitants viennent y pêcher des poissons marron clair. Cette zone est la plus contaminée de Bhopal. Elle est source de pollution de la nappe phréatique sur plus de trois kilomètres et de l’eau courante de 50 000 personnes.

En 2009, une étude indépendante menée par le Center for Social Research de New Delhi a confirmé la présence, dans deux sources d’eau autour de l’usine, de pesticides à un niveau 12 fois plus élevé que le taux maximum autorisé en Inde. Et de 24 fois trop de mercure dans l’eau d’une pompe d’un quartier situé à trois kilomètres de la fabrique. La consommation prolongée d’une telle eau entraîne des cancers des poumons et des reins ainsi que l’affaiblissement des muscles, conclut le rapport. Autant de symptômes observés chez le jeune Javed.

Bâche. Selon Amnesty International, plus de 22 000 personnes sont mortes et 500 000 blessées depuis trente ans à cause de cette fuite de gaz. Union Carbide affirme avoir fait le nécessaire pour nettoyer le terrain avant de le rendre au gouvernement régional du Madhya Pradesh, en 1998. La compagnie américaine avance avoir dépensé 2 millions de dollars pour, entre autres, déposer une bâche de plastique sous la terre de l’étang afin d’empêcher la contamination des nappes. Elle reconnaît que cette pollution est survenue, mais uniquement sous le site de l’usine. Les autorités locales ont adopté la même ligne, et ce n’est qu’en août dernier qu’elles ont fourni de l’eau potable provenant d’une source non toxique aux quartiers concernés. Soit dix ans après l’ordre de la Cour suprême.

Malgré de nombreux appels et visites, les responsables du gouvernement du Madhya Pradesh n’ont pas voulu répondre à nos questions. «La décontamination du site nécessiterait l’excavation de dizaines de milliers de tonnes de terre, puis le contrôle et la capture des dioxines qui s’y trouvent, explique Satinath Sarangi, ingénieur et fondateur de la clinique Sambhavna de Bhopal. Aucune infrastructure n’est capable de faire cela en Inde.» En 2012, l’agence allemande GIZ s’était porté candidate pour l’extraction d’une petite partie, mais les négociations ont échoué. Les Nations unies ont refusé de s’en occuper car il s’agit d’un accident industriel, dont les responsables sont identifiés, et non d’une catastrophe naturelle. Or ces produits chimiques ne sont pas près de disparaître. «L’espérance de vie de certains d’entre eux dépasse les cent ans, prévient Satinath Sarangi. Et si nous ne faisons rien pour les arrêter, ils vont continuer à se répandre plus loin dans les nappes phréatiques.»
 

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