Pourquoi il faut lutter contre l’antisémitisme au sein des manifestations en faveur de Gaza (Daniel Randall - Alliance for Workers Liberty)

Publié le par Michel

Pourquoi il faut lutter contre l’antisémitisme au sein des manifestations en faveur de Gaza (Daniel Randall - Alliance for Workers Liberty)

samedi 2 août 2014

"Lors de la manifestation de solidarité avec la Palestine qui s’est tenue à Londres, le 26 juillet 2014, j’ai interpellé un manifestant qui brandissait une pancarte proclamant « On recherche : Les Protocoles des Sages de Sion » le tout accompagné d’une étoile de David, dégoulinante de sang, avec au milieu le chiffre 666 [symbole de la Bête, du Diable dans l’Apocalypse de saint Jean. L’image se trouve ici :http://www.workersliberty.org/node/23455/ NPNF].

Les Protocoles des sages de Sion sont un faux antisémite datant de la Russie tsariste, qui prétend dénoncer une conspiration juive destinée à dominer le monde. Ce texte a été utilisé à son époque, et depuis, pour attiser la haine raciste, souvent violente, contre les Juifs.

J’ai dit à ce manifestant que le racisme n’avait pas sa place dans cette manifestation, que sa présence nuisait à la cause palestinienne, et que le document dont il faisait la promotion était un canular raciste. Dans le cadre de ce qui était probablement une tirade pas très cohérente de ma part, j’ai mentionné que j’étais juif.

« Eh bien, tu es aveuglé par ton parti pris, car tu es Juif, a-t-il répondu. Seuls les Juifs utilisent ce genre d’arguments. »

Ensuite, la « discussion » s’est échauffée, et plusieurs manifestants se sont rapprochés de nous. Certains m’ont soutenu, mais d’autres l’ont défendu.

Leurs arguments allaient de : « Il critique les sionistes, pas les Juifs » à : « Il n’est pas raciste, c’est le sionisme qui est raciste ! », en passant par des affirmations peut-être plus honnêtes : « Les Juifs sont le problème. Si tu es Juif, tu es raciste, tu es ce contre quoi nous manifestons. » Un homme, torse nu, mais portant une cagoule, m’a lancé : « Tire-toi, si tu ne veux pas te faire casser la gueule. »

Je me suis éloigné, en colère et bouleversé. Je suis retourné au même endroit un peu plus tard pour retrouver le même manifestant qui donnait l’accolade à deux jeunes, avant de s’apprêter à partir. Quand moi et quelques camarades les avons apostrophés, ils nous ont dit que cet individu n’était pas antisémite, simplement antisioniste. « Regardez, la pancarte parle de “ Sion ”, pas des “ juifs ”. “Sion” signifie sionistes », nous a gentiment expliqué l’un d’eux.

Les manifestations explicites de racisme anti-juif comme celles-ci ont été relativement rares durant les manifestations de solidarité avec la Palestine en Grande-Bretagne. Mais le fait qu’il y ait eu au moins un panneau comme celui-là et qu’une poignée de manifestants aient défendu son contenu, est très inquiétant. Souligner la rareté de ce type de slogans, et rejeter le problème comme étant limité à quelques éléments marginaux, c’est s’enterrer la tête dans le sable. Comme les récents événements en France et en Allemagne l’ont montré, il est indéniable qu’il existe des antisémites dans le mouvement mondial de solidarité avec la Palestine, y compris des individus prêts à exprimer violemment leur antisémitisme. De telles attitudes ne doivent pas polluer ce mouvement en Grande-Bretagne.

J’ignore si ce manifestant et sa pancarte avaient été bien accueillis avant mon intervention et si d’autres personnes l’ont pris à partie. J’ignore si des membres du SO l’ont repéré et lui ont demandé des comptes. Peut-être a-t-il passé la journée à subir les critiques d’autres manifestants ; c’est du moins ce que j’espère. Mais quand je suis tombé sur lui, il était parfaitement à son aise, et entouré d’amis. Cela a été une expérience très décevante. Si des partisans d’une telle politique assistent à des manifestations de solidarité pour colporter ce type d’idées, ils devraient se trouver isolés, et être l’objet de critiques énergiques constantes. Ils ne devraient pas pouvoir défiler tranquillement un seul instant.

Si les manifestations d’antisémitisme « classique » sont rares, celles faisant appel à des thèmes plus « subtils » sont plus fréquentes. Les pancartes et les banderoles comparant l’Etat d’Israël au nazisme, et l’occupation de la Palestine à l’Holocauste, et les images mêlant l’étoile de David à des croix gammées sont relativement banales, même si elles sont loin d’être omniprésentes,. La politique qui sous-tend cette imagerie est motivée, elle aussi, par une logique anti-sémite.

Le nazisme et l’Holocauste – ce génocide organisé de façon industrielle il y a seulement deux générations – ont laissé des traces profondes sur l’identité, la mémoire culturelle et la conscience collectives juives, blessures qui prendront beaucoup de temps pour guérir. Comme d’autres l’ont écrit récemment (http://www.sarahmcculloch.com/activism/2014/stop-comparing-jews-nazis/ ), aucun autre groupe ethno-culturel n’a vécu une expérience aussi traumatisante au cours de son histoire. Des slogans ou des images introduisant des équivalences comme « sionisme = nazisme », « étoile de David = croix gammée », et « Occupation [de la Palestine] = Holocauste » se servent d’un traumatisme culturel collectif comme d’une arme pour attaquer les Juifs. Le fait que ceux qui brandissent ces pancartes durant les manifestations aient seulement l’intention de cibler le gouvernement israélien, et pas les Juifs en général, n’est ni un argument ni une excuse admissibles. La barbarie de la politique de l’État israélien ne justifie pas que l’on dise n’importe quoi sur les Juifs, pas plus que l’impérialisme du gouvernement américain n’excuse les attaques racistes contre Barack Obama. Qualifier le mouvement de solidarité avec la Palestine, dans son ensemble, d’« antisémite » serait une calomnie. Les cyniques et les gens de droite ont tenté d’utiliser les incidents antisémites qui ont pu se produire ici ou là pour en tirer des conclusions négatives sur les opinions politiques de tous les manifestants, ou laisser entendre que tout soutien aux Palestiniens serait en quelque sorte antisémite. De telles extrapolations cyniques ne sont pas l’objectif de cet article.

Sans aucun doute, la grande majorité des manifestants présents à cet événement voulaient s’opposer à l’agression actuelle d’Israël contre Gaza. Le mouvement comprend de nombreux Juifs (et pas seulement les réactionnaires théocratiques des Neturei Karta, mais des Juifs laïques progressistes aussi), et de nombreux antiracistes sincères. Mais il est intolérable que quelques individus puissent brandir impunément de telles pancartes, trouvent des partisans pour les soutenir et profèrent des insultes ouvertement racistes contre des manifestants juifs qui les remettent en question.

Les gens de droite au sein de la communauté juive utiliseront de telles manifestations d’antisémitisme pour discréditer la cause palestinienne, et dissuader les Juifs d’agir pour soutenir cette cause. Ne serait-ce qu’à ce niveau pratique, élémentaire, l’antisémitisme nuit aux Palestiniens. Mais le racisme n’a sa place dans aucun mouvement de solidarité, non pas parce que c’est mauvais pour son image ou ses relations publiques, mais parce que la solidarité devrait être hostile à toute forme de racisme.

Il est désormais courant, dans la blogosphère de gauche, de trouver des articles précédés d’un « avertissement » expliquant que celles ou ceux qui ont vécu des expériences traumatiques particulières risquent d’être affectés par des textes qui pourraient déclencher des souvenirs douloureux. Assister à une manifestation où le nazisme et l’Holocauste (la pire et la plus traumatisante de l’expérience collective des Juifs) sont utilisés comme un outil de propagande bon marché, et voir que des pancartes ouvertement antisémites sont brandies et leur contenu défendu par des manifestants, tandis que ceux qui les contestent reçoivent des injures racistes, ne peut que rappeler de pénibles souvenirs à de nombreux Juifs. Mais nous ne pouvons pas installer des « avertissements » dans les manifestations, ou dans les événements de notre vie quotidienne. Tout ce que nous pouvons faire c’est lutter pour instaurer l’hégémonie d’une culture politique où de telles phénomènes seront confrontés et éradiqués.

Pour finir, un petit rappel « historique » sur des pancartes brandies lors de manifestations de solidarité avec la Palestine. En 2009, lors de l’Opération Plomb Durci, , au cours d’une manifestation contre l’agression israélienne, des membres de l’AWL de Sheffield (dont trois étaient d’ailleurs juifs) brandissaient des pancartes qui, entre autres choses, proclamaient : « Non à Tsahal, non au Hamas ». Avec le recul, je pense que, pour diverses raisons, notre slogan était erronné. Mais à l’époque personne n’a tenté de se lancer dans un débat ou une discussion avec nous à ce sujet ; on nous a traités de « jaunes » et de « sionistes », on nous a hués, et intimé l’ordre de quitter immédiatement la manif (ce que nous avons refusé). Nos pancartes nous ont alors été arrachées des mains et ont été déchirées.

Comme je l’ai déjà dit, j’ignore combien de personnes ont contesté la pancarte raciste qui est l’objet de cet article, au cours de la manifestation de Londres en juillet 2014 ; plusieurs, je l’espère. Mais le climat politique de cette manifestation n’était manifestement pas tel que cet individu se soit senti indésirable – et, en effet, quand il a été interpellé par mes critiques, beaucoup de gens ont pris sa défense.

Je n’évoque pas l’incident de Sheffield pour regretter que le traitement qui nous a été infligé en 2009 ne lui ait pas été infligé en 2014. Je n’étais pas partisan de détruire sa pancarte, ni de tenter de l’expulser lui et ses partisans de la manifestation. Néanmoins, un mouvement dans lequel, d’un côté, une pancarte « Non à Tsahal, non au Hamas » est considérée comme inadmissible, indigne de la moindre discussion, et doit être violemment éliminée, mais où, de l’autre, une pancarte promouvant les Protocoles des Sages de Sion peut être brandie sans difficulté, même pendant quelques minutes, et où celui qui la porte trouve de nombreux défenseurs, un tel mouvement a besoin de changer de culture politique."

Daniel Randall, Alliance for Workers Liberty (AWL) Grande-Bretagne

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